Femme, homme ou entre - deux?
La place des hermaphrodites dans la société
Par GUDRUN NORSTEDT
Västerbottens-Kuriren 5 januari 2000
(Traduit du suédois par Curtis E. Hinkle)
”Passant à Vitry le François je peux voir un homme que l'Evêque de Soissons avait nommé Germain en confirmation, lequel tous les habitants de là ont connue, et vue fille, jusqu’ à l'âge de vingt-deux ans, nommée Marie. Il était à cette heure là fort barbu, et vieux, et point marié. Faisant, dit-il, quelque effort en sautant, ses membres virils se produisirent ; est encore en usage entre les filles de là, une chanson, par laquelle elles se préviennent de ne point faire de grandes enjambées, de peur de devenir garçons, comme Marie Germain. ”
Ce récit de Michel de Montaigne, auteur français du XVIème siècle, sur Marie Germain n’est qu’un exemple parmi d’autres de la façon dont on décrivait les hermaphrodites dans la littérature de l’Europe occidentale : curiosités ou monstres. A l’époque de Montaigne, on pouvait concevoir qu’une fille se changeât en garçon, parce que les femmes étaient considérées comme des sortes d’hommes inachevés. La transformation inverse, au contraire, était impensable. Gaspard Bauhin, un contemporain de Montaigne, a expliqué cela par l’idée que la nature tend toujours vers la perfection et ne peut pas altérer ce qui est parfait.
Notre conception actuelle est différente. Les jeunes filles ne peuvent pas devenir des garçons. Les femmes et les hommes sont devenus deux catégories tout à fait distinctes, deux espèces différentes, l’une venant de Vénus, l’autre de Mars, et entre ces deux entités il n’y a rien. Selon les idées reçues, notre sexe est déterminé une fois pour toute au moment de la conception, quand le spermatozoïde donne le chromosome X ou Y. Dans une telle vision du monde il n’y a aucune place pour les hermaphrodites. Quand le sexe d’un nouveau-né ne peut pas être déterminé à la naissance, les parents sont bouleversés car ils ne peuvent pas concevoir un enfant de sexe ambigu. La layette doit être rose ou bleue ! On « rectifie » très tôt le sexe de l’enfant par la chirurgie, alors que la santé du nourrisson n’est pas menacée.
A vrai dire, qu’est-ce que l’hermaphrodisme? Cette terminologie peut nous paraître déroutante. Certains auteurs utilisent le mot hermaphrodisme pour désigner toute situation où le sexe n’est pas clair ou atypique, tandis que d’autres font une distinction entre l’hermaphrodisme vrai et le pseudo hermaphrodisme. L’hermaphrodisme vrai signifie la présence de tissu ovarien et testiculaire chez la même personne, ce qui est extrêmement rare. Le pseudo hermaphrodisme correspond à la présence chez une personne ayant soit des ovaires soit des testicules, d’organes génitaux qui s’écartent de l’aspect habituel. Souvent on utilise le mot intersexué au lieu d’hermaphrodite, en partie parce que c’est « politiquement correct ». J’emploie le mot hermaphrodisme afin de replacer cette question dans un contexte médical et littéraire qui a une longue tradition en ce domaine.
Il y a plusieurs sortes d’hermaphrodismes chez l’homme et encore d’avantage d’origines. Le plus souvent, on pense que l’embryon a été affecté par des hormones d’une façon anormale. La différence biologique entre les garçons et les filles n’est pas aussi grande qu’on le croit généralement : jusqu’à la huitième semaine les fœtus mâles et femelles ont les mêmes organes génitaux. Ensuite le ”garçon” développera un pénis et un scrotum sous l’effet de la testostérone, et les ”filles” un clitoris et des grandes lèvres en l’absence de testostérone. Et ceci quel que soit le type des chromosomes, masculin ou féminin.
Marie-Germain dans l’essai de Montaigne n’aurait pas pu en tout cas devenir un garçon parce qu’elle avait ”fait trop d’effort en sautant.” Probablement sa transformation est plus ancienne et provenait d’un déficit en enzyme 5-alpharéductase. Cette affection est héréditaire et de fréquence variable selon les groupes ethniques. Dans certains villages montagneux isolés de la République Dominicaine, cette affection est assez fréquente et ceux qui sont concernés sont appelés ”huevodoces” par les habitants de la région, c’est-à-dire, ”ceux qui ont des couilles à douze ans”. Ces enfants ont des chromosomes mâles mais le déficit en 5-alpharéductase fait que ces enfants développent des organes génitaux de type féminin et non pas masculin. Cependant, à la puberté, les testicules en position interne commencent à fabriquer beaucoup de testostérone. La voix mue, les muscles se développent et le clitoris s’agrandit pour devenir un petit pénis. Les « jeunes filles » se transforment en garçons.
Depuis longtemps déjà on soupçonne que les hormones sexuelles influencent non seulement le développement des organes génitaux mais aussi le cerveau. Les différences très claires, qui sont d’ailleurs peu nombreuses, entre le cerveau masculin et le cerveau féminin, comme la capacité pour les hommes à mieux s’orienter dans l’espace et celle des femmes à mieux maîtriser les nuances du langage, sont d’habitude attribuées à l’effet des hormones au début du développement du fœtus. La préférence des garçons pour les jeux plus violents et l’intérêt des filles pour les poupées s’expliquent de la même façon. Certains vont même jusqu’à dire que l’ identité de genre et l’ orientation sexuelle sont influencées par l’équilibre hormonal in-utéro.
Pour cette raison les hermaphrodites sont une sorte d’aubaine pour les chercheurs. Ils manifestent un intérêt particulier pour les enfants affectés d’hyperplasie congénitale des surrénales (congenital adrenal hyperplasia ou CAH en anglais) ce qui veut dire que les surrénales produisent des taux élevés d’hormones masculines pendant la première partie du développement du fœtus. Cela ne change rien si c’est un petit garçon, mais chez les filles les grandes lèvres fusionnent plus ou moins pour ressembler à un scrotum et le clitoris se développe pour paraître un petit pénis. Il y a plusieurs degrés de virilisation avec des stades intermédiaires. La petite fille aura deux ovaires, un utérus avec un vagin qui se termine dans l’urètre. Auparavant, il est certain que ces enfants étaient élevés comme des garçons sans testicules mais de nos jours on ”corrige” les filles-HCS tout de suite après la naissance et on leur donne des médicaments qui réduisent le taux d’hormones mâles. Ainsi, elles auront une puberté féminine et pourront avoir des enfants.
Avec ces filles, les chercheurs se trouvent face à un groupe d’enfants qui ont un sexe chromosomique féminin (XX), des gonades femelles (ovaires), des organes génitaux de femmes (même si c’est grâce à la chirurgie) et qui socialement sont élevées en filles alors que leurs cerveaux ont été exposés à des taux élevés d’hormones masculines. Les filles nées avec une hyperplasie congénitale des surrénales sont en effet des modèles parfaits pour qui veut étudier le rôle de l’éducation par rapport à l’influence de l’hérédité sur les comportements spécifiques des deux sexes et elles figurent en effet dans de nombreuses études. Les psychologues Anke Ehrhardt et John Money étaient des pionniers dans ce domaine durant les années 60 et ils ont eu de nombreux successeurs, et plus récemment la psychologue d’Uppsala Anna Servin. Dans une large mesure leurs soupçons se sont confirmés. Les filles-HCS sont en général des ”garçons manqués” qui préfèrent les sports et les jeux violents. Elles jouent moins à la poupée que les autres filles et ont plus souvent un garçon comme meilleur ami. En plus elles font preuve d’une meilleure orientation spatiale que les autres filles dans les tests où les hommes sont avantagés par rapport aux femmes. Anna Servin a même pu démontrer que les filles ayant une hyperplasie congénitale des surrénales plus importante, et qui ont été les plus influencées par les hormones masculines pendant la première partie du développement du fœtus, avaient un comportement plus proche de celui des garçons que les filles ayant une hyperplasie congénitale des surrénales moins prononcée.
Un autre groupe d’hermaphrodites fort prisé des chercheurs correspond aux femmes qui sont insensibles aux androgènes. Ces femmes ont un sexe chromosomique mâle et des testicules à l’intérieur de l’abdomen, mais comme leurs cellules sont insensibles aux effets des hormones masculines, elles ont des organes génitaux féminins. Il semble évident d’attribuer le sexe féminin à ces enfants. Personne ne s’étonne qu’elles aient un comportement féminin, qui peut s’expliquer aussi bien par leur socialisation comme fille que par l’absence d’effet de la testostérone. Ce qui est intéressant cependant, c’est que les femmes nées avec une insensibilité aux androgènes sont les femmes qui ont les pires résultats aux tests évaluant l’orientation dans l’espace. C’est un argument supplémentaire dans le sens d’une influence de la testostérone sur le cerveau, puisque cette hormone est retrouvée également chez les femmes.
C’est ainsi que les hermaphrodites se sont métamorphosés de curiosités littéraires en sujets scientifiques de très haute valeur. Mais qui s’occupe d’eux? Ont-ils la chance de faire valoir leur propre existence en dehors des laboratoires? Aux USA, les hermaphrodites se sont unis dans l’organisation ISNA qui lutte contre les traitements pratiqués par les médecins pour ”corriger” ces enfants afin qu’ils deviennent des garçons et des filles « normaux ». Pour eux, ces interventions ne sont rien d’autre que des mutilations génitales. Les hermaphrodites de l’ISNA revendiquent en partie leur droit d’être différents, et en même temps ils aimeraient empêcher les parents de prendre une telle décision qui est d’avantage cosmétique que médicale. Il arrive souvent que l’enfant ne se sente pas bien dans son corps ”corrigé”.
Tandis que les homosexuels et les transsexuels luttent pour leurs droits depuis longtemps, les hermaphrodites ne font que commencer leur lutte pour une reconnaissance de leur existence. En Suède ils sont toujours invisibles, sauf en tant que sujets scientifiques figurant dans une étude ou dans une autre. Leur silence pourrait signifier que la plupart des hermaphrodites suédois sont satisfaits des décisions cruciales prises par les médecins et leurs parents durant leur petite enfance. Une autre possibilité est que leur ”coming out” et le début de leur lutte pour le droit d’être différents n’est qu’une question de temps.