Les 10 mythes les plus répandus sur l'intersexualité
par: Alice Dreger
Traduction: Curtis E. Hinkle
• MYTHE no 10 : L'intersexualité est extrêmement rare.
D'abord, il faut admettre que la fréquence de l'intersexualité est difficile à déterminer avec précision, parce que le sexe, comme les couleurs, s'échelonne sur un spectre de façon graduelle où l'un chevauche imperceptiblement l'autre. Pour faciliter la communication et selon les convenances sociales, on divise ce spectre en catégories. Ainsi, on peut plus facilement faire des distinctions en parlant, par exemple, d'une «voiture bleue» ou de «cet homme là en particulier.» Mais la nature ne nous dit pas qu'il existe 7, 10 ou 100 millions de couleurs; elle ne nous dit pas non plus qu'il y a 2 ou plusieurs sexes. Nous les Hommes, faisons des divisions avec les mots et les idées reçues de nos cultures; c'est une division arbitraire. Étant donné que les personnes de sexe masculin et de sexe féminin sont la norme, on a tendance à oublier les autres sexes. Le monde naturel n'est pas ainsi fait : il y a toute une gamme de variations et c'est nous qui décidons où tracer la frontière entre le sexe féminin et l'intersexe, ou entre l'intersexe et le sexe masculin.
On sait qu'environ 1 enfant sur 2 000 est né avec un appareil génital qui peut confondre tous les adultes présents dans la salle. On peut déduire cela en regardant les statistiques sur la fréquence des consultations médicales auprès des «équipes de spécialistes sur l'identité sexuelle» présentes dans la majorité des grands hôpitaux.
Mais vous pensez peut-être que l’intersexualité est extrêmement rare! Si environ 1 personne sur 2 000 est intersexe, cela veut dire que l'intersexualité est plus fréquente que la fibrose cystique, une condition pourtant connue de presque tout le monde. En fait, si on fait le bilan, on se rend compte qu'il y a plus d'intersexuels dans le monde que de juifs, selon Sherri Groveman dans son article intitulé Intersex in the Age of Ethics.
• MYTHE no 9 : Seulement les «hermaphrodites vrais» sont véritablement intersexes.
La terminologie médicale qui nous a donné l'idée d'«hermaphrodite vrai» date de l'époque victorienne : c'est une expression inventée de toute pièce pour faire disparaître l'intersexualité. (Mon premier livre, Hermaphrodites and the Medical Invention of Sex, parle de tout cela.) L’expression «hermaphrodite vrai» fait référence à une personne qui possède à la fois du tissu ovarien et du tissu testiculaire, que ces deux tissus soient fonctionnels ou non sur le plan physiologique. Mais c'est une bêtise de ne compter que ces gens là comme intersexuels. Leur anatomie peut varier énormément d'une personne à l'autre, et souvent ils sont moins «ambigus» que d'autres intersexuels. Certains ont des chromosomes XX, d'autres des chromosomes XY, d'autres encore ont un mélange de ces deux types de chromosomes. Il ne faut pas oublier que personne ne peut posséder à la fois deux appareils génitaux complets, comme certains se l'imaginent faussement. Les gens qui ont du tissu ovarien et du tissu testiculaire ressemblent aux autres personnes intersexes, mais ne possèdent qu'un seul appareil génital complet, parfois d'une apparence intermédiaire.
En réalité, le terme «intersexe» s'emploie pour désigner toute personne née avec une anatomie qui diffère de la «norme» masculine ou féminine déterminées par les autorités constituées.
• MYTHE no 8 : Si vous êtes transsexuel, vous êtes intersexe.
Ce mythe provient de l'idée absurde mais très répandue dans notre culture que notre identité sexuelle trouve sa base dans notre anatomie. C'est semblable à l'idée démodée (et sexiste) selon laquelle si vous êtes une femme forte, vous devez être un homme à l'intérieur. En fait, c'est le même genre de stéréotype qui suppose que les noirs sont tous paresseux. N'avons nous pas fait assez de progrès pour mettre fin à la croyance qu'un type d'anatomie mène nécessairement à un type d'identité? Allez, laissez tomber de telles bêtises!
Les transsexuels sont parfois intersexes, mais le plus souvent ce sont des gens de sexe masculin ou de sexe féminin, sans aucune anomalie physique. Par définition, les transsexuels sont des personnes qui ont une identité sexuelle en désaccord avec leur corps. L'Intersex Society of North America (ISNA) milite en faveur du droit de chacun de choisir l'identité sexuelle avec laquelle il se sent à l’aise, que son corps soit de sexe masculin, intersexe, ou de sexe féminin.
• MYTHE no 7 : L'ISNA s’oppose à toute intervention et propose d'élever les enfants en tant que «troisième sexe».
Désolé mes amis les militants, mais ce n'est pas nous! On aimerait voir un monde plus tolérant à l'égard de l'identité sexuelle atypique, mais l'idée d'abandonner nos enfants sans identité sexuelle ou avec une identité de «troisième sexe» dans un monde plein de phobies à cet égard n'est pas notre choix. Nous ne proposons pas d’élever un enfant en tant que «troisième sexe» parce que nous y voyons deux problèmes majeurs.
D'abord, comment peut-on décider quels enfants mettre dans cette catégorie? Comment savoir où commence la catégorie de sexe masculin et celle d'intersexe ou, de l'autre côté du spectre, où s’arrête la catégorie de sexe féminin? (Voir MYTHE n°10.)
Deuxièmement, et c’est d'ailleurs le point le plus important, nous voulons créer un monde où nos enfants intersexes se sentiront en sécurité. Si on leur colle l'étiquette d'un sexe qui n'existe pas pour la plupart des gens, nous ne leur rendrons pas service.
L'ISNA reconnaît qu'il est sacrément difficile d'être intersexe ou d'élever un enfant intersexe. C'est pour cela que nous existons et c'est pour cela que nous ne sommes pas contre toute intervention. Nous sommes en faveur d'un modèle : où les parents recevraient une information juste et précise sur l'intersexualité; où cette information serait transmise aussi à l'enfant, mais plus tard quand il pourra comprendre; où l'on offrirait de l'aide psychologique par un spécialiste sans préjugés à l'égard de l'identité sexuelle atypique; où toute intervention serait pratiquée uniquement si elle est justifiée pour une raison médicale; où il serait possible d'être référé à un groupe de soutien. Les chercheurs ont prouvé maintes fois que l'aide de personnes compétentes dans une situation semblable sauve des vies et des familles.
L'ISNA croit que les interventions purement esthétiques qui ont pour seul but de «normaliser» l'apparence des organes génitaux devraient être prohibées. Les enfants comme les adultes doivent donner leur consentement. (Et le consentement des parents n'est pas celui de l'enfant. Réfléchissez un peu! Voudriez-vous que vos parents prennent des décisions médicales inutiles concernant votre sexualité?) Il y a des gens qui croient que la seule solution pour la personne intersexe c'est la chirurgie. C'est faux! Tout le monde est d'accord pour dire que l'intersexualité pose un problème d'ordre psychosocial. Donc, pourquoi ne pas aborder le problème là où il se trouve, sur le plan psychosocial.
• MYTHE no 6 : On ne peut pas élever un enfant intersexe comme un garçon ou comme une fille, sans chirurgie.
Mais si on peut! Quand quelqu'un me demande si mon enfant est un garçon ou une fille, dois-je lui montrer ses parties génitales? Bien sûr que non; je lui réponds simplement que c’est un garçon. Pour attribuer un sexe à un enfant, on lui donne l’étiquette de garçon ou de fille; on jette l’enfant à l’eau dans le courant bipolaire (et souvent problématique) de l’identité sexuelle de notre culture.
Comment peut-on deviner l’identité sexuelle d’un enfant intersexe? Les médecins et les parents tiennent compte de l’apparence des organes génitaux et de la physionomie de l’enfant. Leur décision est fondée sur la connaissance approfondie des différents cas d’intersexualité et de notre culture pour choisir l'identité que lui-même aurait probablement choisie.
Beaucoup d’enfants qui ont subi des chirurgies «correctives» dans l’espoir de leur donner une identité sexuelle permanente changent d’identité plus tard. On doit accepter le fait que, comme pour tout le monde, le choix entre deux sexes n’est que préliminaire. Le mien ainsi que le tien l’était, et celui de mon fils l’est aussi.
• MYTHE no 5 : La chirurgie produit des parties génitales d’apparence normale.
C'est tout simplement faux, dans la majorité des cas. Comme l’indique Cheryl Chase, la directrice de l’ISNA dans Intersex in the Age of Ethics : «La chirurgie est un bon outil pour enlever une partie de notre corps, mais elle est moins utile dans la création d’une autre partie qui manque.» L’ISNA approuve la chirurgie dans les cas où la santé de l’enfant ou de l’adulte est en péril. Nous croyons que si l’appareil urinaire ne fonctionne pas bien, il faut le corriger médicalement. Cependant, la chirurgie esthétique qui a pour but de «normaliser» l’apparence des organes génitaux n’est pas nécessaire. Les intersexuels n'ont pas de parties génitales malades : ils ont une apparence différente, c'est tout.
• MYTHE no 4 : Avec des techniques chirurgicales plus sophistiquées, tous les problèmes que soulève l’intersexualité seront éliminés.
Est-ce acceptable de risquer la fonction sexuelle, la fertilité et la vie même d’un enfant seulement parce que ses parties génitales nous obligeraient à admettre que l’identité sexuelle et la fonction reproductrice ne seraient pas simplement des dichotomies? Est-ce vraiment à nous de décider si l’enfant sera heureux avec les parties génitales qu’il a ou qu’il n’a pas?
Même s'il est vrai que les techniques de chirurgie esthétique s'améliorent constamment (et on n’a pas les données qui nous permettent de soutenir une telle position), pourquoi ne pas laisser l’enfant prendre lui-même sa décision plus tard, quand il comprendra mieux les risques et les bienfaits de la chirurgie.
N’oublions pas que la chirurgie esthétique suppose toujours que l’intersexualité est honteuse et mauvaise. Et nous, nous ne croyons pas que l’intersexualité est honteuse ou mauvaise.
• MYTHE no 3 : La chirurgie esthétique aide les parents à oublier que leur enfant est différent et met fin à leur confusion, leur honte et leur culpabilité.
Mais tu plaisantes! Ce serait peut-être le cas si l’opération dont il s’agit était une lobotomie sur les parents. La chirurgie esthétique signale aux parents que leur enfant est un «monstre» qu’il a fallu corriger. N’en parlez pas à personne, parce que c’est une chose qui fait peur et dont on devrait avoir honte!
Je vous assure que les parents avec qui je parle souffrent toujours de la confusion et de la culpabilité après la chirurgie esthétique qui «a corrigé» leur enfant. Certains se sentent même plus coupables qu’avant. D’autres se sont retrouvés avec un enfant handicapé. Ils se rendent compte qu’ils ont mis la fertilité et les fonctions sexuelles de leur enfant en péril. Il y en a beaucoup qui craignent que leur enfant les accusent plus tard de ne pas l'avoir accepté tel qu'il était.
• MYTHE no 2 : John Money est responsable de tous les maux infligés aux intersexuels.
Le psychologue John Money est maintenant bien connu à cause de l’ouvrage écrit par John Colapinto intitulé As Nature Made Him. Money soutenait la thèse selon laquelle on pourrait faire de n’importe quel enfant un garçon ou une fille, pourvu qu’on lui donne des parties génitales d'apparence convaincante. Il s’avère que l’identité sexuelle est beaucoup plus compliquée que cela. Malheureusement, des milliers de médecins ont basé leurs traitements sur les «recherches» de Money dans le but d’éliminer l’intersexualité.
Il est vrai que beaucoup de médecins ont utilisé les études de Money pour justifier leurs traitements. Cependant, c’est aussi vrai que les diffamations contre lui ne changeront rien au sort des 5 filles qui, aujourd’hui, vont subir une intervention parce que le chirurgien trouve que leur clitoris est trop grand. Au lieu de se concentrer sur les erreurs de John Money, on ferait mieux de travailler afin que ces chirurgies deviennent de plus en plus rares.
• MYTHE no 1 : Ma petite contribution à l’ISNA ne changera rien.
Comment? Vous croyez qu’on ne peut pas changer le monde avec un budget minime! L’année dernière, nous avons fourni du matériel éducatif à des milliers de personnes; nous avons appuyé les médecins et les activistes qui travaillent pour des réformes positives; nous avons réussi à mettre l’intersexualité à l’ordre du jour national. Et, ce qui est le plus important, nous avons aidé des personnes intersexes à réaliser qu’elles ne sont pas seules.
N’oubliez pas les paroles de Margaret Mead, spécialiste en questions d’identité sexuelle : «N’ayez pas de doutes sur la possibilité d’un petit groupe de citoyens avertis et engagés de changer le monde. En fait, c’est le seul moyen de le faire.»
Nous sommes convaincus qu’après avoir dit cela, elle a ajouté : «Envoyez de l’argent, SVP.» Aidez-nous à mettre fin à la honte, au secret et aux chirurgies génitales non désirées pour les personnes qui présentent une différenciation sexuelle atypique. Avec votre aide financière, nous pourrons créer un monde où les intersexuels pourront vivre en harmonie et en sécurité.