La pathologisation de nos corps et de nos genres
Une mystification sexiste

Par Curtis E. Hinkle
Fondateur de l’OII
Organisation Internationale des Intersexués

Nous sommes tous victimes d’une mystification. La construction binaire du sexe/genre (homme/femme) est une invention socio-médicale qui crée l’illusion que le sexe est dysmorphique. Pour ce faire, il s’avère nécessaire de pathologiser toute « anormalité » lorsqu’elle est détectée. A ce titre, Intersexués et Trans sont logés à la même enseigne : celles d’un pouvoir médical et psychiatrique qui a pour rôle de contrôler et de « normaliser» tout corps ou esprit identifié comme « atypique ».

Même si les Intersexués et les Trans ont recours à des traitements médicaux consentis, l’intersexualité reste soumise à des diagnostics médicaux qui sanctionnent cette mystification binaire et des traitements sans consentement éclairé.

Toute identité de genre non conforme aux normes binaires et hétérosexistes doit être pathologisée afin de faire croire que les traitements de normalisations subis par les enfants intersexués étaient appropriés. Que ce soit les traitements hormonaux et chirurgicaux imposés aux enfants intersexués ou la psychiatrisation des Trans, tout n’a qu’un but : instaurer une norme. Par exemple, tout enfant mutilé qui rejette le sexe qui lui a arbitrairement été attribué à la naissance sera de nouveau pathologisé et, au besoin, frappé d’un diagnostic de maladie mentale (trouble de l’identité de genre) afin de corriger l’erreur fondamentale des médecins qui l’ont « transsexualisé » de force et à l’encontre de sa nature profonde.

Lorsque les personnes trans sont identifiées dans leur enfance, elles subissent cette même normalisation, mais sans traitements chirurgicaux. Cette normalisation est toujours vécue par l’enfant comme un traumatisme.

Même si le genre humain est caractérisé par un deux pôles, un féminin et l’autre masculin, le sexe n’a jamais été dysmorphique. On ne peut jamais trouver une définition essentialiste pour pouvoir, par exemple, définir ce qu’est une « femme ».

Par exemple :

1) Dans tous les pays il y a des femmes XY qui sont légalement « femmes » et qui sont nées avec une morphologique extérieure typiquement féminine (vagin, clitoris, etc.) et qui possèdent néanmoins des testicules internes,
2) Il y a des femmes qui sont légalement des femmes qui sont nées sans vagin,
3) Il y a des femmes qui sont nées sans utérus et qui n’ont pas d’ovaires,
4) Il y a des femmes qui sont nées avec un pénis et qui ressemblent tout à fait à un «garçon ».

Ce ne sont que quelques exemples pour expliquer la raison pour laquelle une définition essentialiste de la Femme est impossible. Cela est également vrai pour les Hommes. De la même manière, il est tout aussi inutile de tenter de définir l’essence même de l’intersexualité. Au lieu de perdre son temps à chercher la bonne définition (qui, à mon avis, serait toute aussi mystificatrice et serait génératrice d’exclusion), le mieux que nous puissions faire est de rejeter toute notion essentialiste pour militer en faveur des droits humains. L’abandon des définitions essentialistes et des catégories binaires mettront un terme au sexisme et à l’oppression du genre.

La problématique commune des personnes trans et des personnes intersexuées résulte d'une normalisation imposée depuis l'enfance. Ce diktat social qui nous ordonne d’être ce que nous ne sommes pas est la preuve que les normes ne sont pas naturelles mais imposées par une force brutale qui peut profondément nous mutiler jusqu'au fond du corps et de l'âme. Même si cela est vécu différemment par chacun(e), il est primordial d’en avoir conscience.

Je crois fermement que toute assignation sexuelle forcée d’un enfant est un acte barbare et viole les droits les plus fondamentaux de l'individu.

Après avoir observé, pendant de nombreuses années, les recherches sur les enfants intersexués (1), nous pouvons désormais affirmer qu’il est impossible de déterminer, sans se tromper, le sexe d'une personne en regardant simplement entre ses jambes.

Cependant, il ne faut pas non plus se lancer dans un discours nihiliste visant au rejet de tout "essentialisme". Le sexe, le genre et le désir ont tous des composants, à la fois biologiques et sociaux qui sont trop souvent perçus de manière simpliste.

Intersexualité, intersexués, transidentité… tous ces termes me semblent nécessaires pour pouvoir déconstruire cette notion de base qu’est la binarité des sexes. Je rêve d'un monde ou toutes ces catégories seront obsolètes et où chaque personne aura le droit de choisir sa propre identité car, de fait, ces termes, « homme » et « femme » ne sont que des étiquettes, rien de plus. Même si « l’étiquette » est souvent apposée en fonction de facteurs biologiques, la construction sociale est tout aussi importante pour pouvoir déterminer l’identité d’une personne. Pour que vienne ce jour, il est nécessaire d’agir. Nous ne voulons plus être transparents, faire partie d’une minorité victime de ces discours pathologisants et humiliants qui contrôlent nos vies. Les mots sont des armes. Le mot "fille" prononcé par un médecin lors d’une naissance peut aboutir au suicide de l'enfant. La religion, la médecine et la loi exercent un pouvoir discursif écrasant sur nos existences. La position de l’OII est claire: un des droits fondamentaux de toute personne, intersexuée ou non, devrait être le droit à vivre sa propre identité et non pas celles que l’on veut nous imposer. Nous n’acceptons plus d’être réduits au silence et de porter le fardeau d’une honte que nous ne méritons pas.


Notes :

(1) Le sexe d'une personne est déterminé par les facteurs suivant (et aucun des facteurs n'est déterminant en ce qui concerne le "vrai" sexe) et les spécialistes le savent, ce n'est pas une théorie, c'est la biologie et la génétique:
a) Chromosomes - XX - XY- XXY- X0 - XX/XY - XX/XXY etc.
b) Gonades - testicules, ovaires, ovatestes
c) Organes génitaux - clitoris/vagin - pénis/scrotum - phalloclit avec ou sans scrotum
d) Sexe psychologique et neuronal - le cerveau est sexué - femme - homme – intersexe
e) Sexe hormonale - il y a beaucoup de personnes qui ne répondent pas aux androgènes ou qui produisent peu d'androgènes - il y a des femmes qui produisent des taux élevé d'androgènes, etc et on est aussi influencé avant la naissance par les hormones
f) Le sexe phénotypique - comme les poils etc.
g) Morphologie interne - utérus - prostate - etc.
h) Sexe attribué et dans lequel on a été élevé

On peut être intersexué à cause d'un seul critère cité en-haut - par exemple XXY - mais souvent il y a plus d'un facteur en jeu.